Ventes d’éléphants vivants en Namibie : évaluation pragmatique

Par Dr Adam Cruise & Dr Keith Lindsay

La vente aux enchères de 170 éléphants vivants par le gouvernement namibien a véritablement mis les médias en effervescence. Si toute cette agitation suscite de sérieuses inquiétudes en ce qui concerne les motifs, la légalité et la responsabilité sociale de la vente, la plupart des commentaires étaient basés sur des accusations infondées et trompeuses, n’apportant aucune réponse aux questions de fond.

Une simple annonce sponsorisée par le gouvernement dans le journal New Era propriété de l’État namibien est à l’origine du tollé général, début décembre de l’année dernière. Le pays annonçait vouloir vendre 170 éléphants au plus offrant, en Namibie ou ailleurs.

Le gouvernement a invoqué une augmentation des conflits entre hommes et éléphants, associée à la sécheresse, pour justifier sa décision de se débarrasser des animaux. Ceux qui sont destinés à la vente sont originaires de quatre zones spécifiques des districts nord du pays – dans lesquelles pour la plupart l’élevage de bétail et d’autres pratiques agricoles empiètent sur l’habitat naturel des éléphants. Peu de détails supplémentaires ont été fournis en ce qui concerne les acheteurs potentiels ou les destinations probables des éléphants, ni aucune information sur les critères de sélection appliqués. Mais, plus fondamentalement encore, les dommages supposés être causés par ces éléphants n’ont fait l’objet d’aucune explication claire, il n’a notamment pas été précisé que leur départ apaiserait effectivement les conflits avec l’homme, sur fond de sécheresse. En l’absence de tout fait supplémentaire, la spéculation est allée bon train.  

Un tollé général

Les ventes d’éléphants vivants dans le Sud de l’Afrique par le passé ont entraîné – à juste titre – une condamnation quasi-générale. Le Zimbabwe a arraché près de 144 jeunes éléphants à son plus grand parc national, celui de Hwange, depuis 2012 et les a vendus à des zoos en Chine ; le Swaziland en a vendu 11 à un groupe de zoos américains en 2003, et encore 18 en 2016, tandis que la Namibie a déjà vendu 24 éléphants au Mexique et à Cuba en 2012 et 2013. Le manque de valeurs de conservation, de responsabilité et d’autres manifestations d’intérêt concernant ces ventes ont incité les pays à interdire toute exportation d’éléphants vivants d’Afrique subsaharienne à partir de 2019 lors de la 18ème Conférence des parties (CoP18) à la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES). L’une des préoccupations principales de la majorité des pays présents à la CoP18 était clairement la souffrance des éléphants dans les conditions de vie ingrates qui règnent dans les zoos et safaris parcs à l’étranger, et qui contrastent fortement avec la richesse de leur existence dans leur aire de répartition naturelle. L’interdiction internationale de déplacer des éléphants sauvages vivants hors de leur aire de répartition naturelle est manifestement ce qui a attiré l’attention du monde, plus que la vente aux enchères en soi.

Pourtant, le tollé médiatique qui a suivi l’annonce de la Namibie a fait fi des questions des motifs réels, de la légalité des ventes et des responsabilités. D’autres sujets ont été montés en épingle à la place, tels certains torts perçus du gouvernement namibien et ses pratiques de conservation, dont la plupart n’ont pas d’incidence sur la vente litigieuse, et ne sont fondés sur aucune preuve. Ces questions secondaires trompeuses comprennent notamment les discussions sur les effectifs des populations d’éléphants, leurs migrations transfrontalières et les accusations de corruption des exploitations agricoles, minières ou d’extraction de gaz. La conséquence malheureuse de ces omissions est qu’elles détournent l’attention des véritables questions et sujets d’inquiétude autour de ces ventes.

Un combat contre des moulins à vent

L’un des sujets récurrents dans le torrent d’informations dont nous inondent les médias est la nature transfrontalière des éléphants de Namibie – le fait qu’ils migrent dans les pays voisins –, qui implique que ce n’est pas à la Namibie de les vendre. Or, si la plus forte concentration d’éléphants du pays fait bien partie d’une population transfrontalière qui comprend l’étroite bande du Kavango et des régions appartenant à quatre autres pays, les zones désignées pour fournir les éléphants vendus aux enchères ne font pour la plupart pas partie de cette aire partagée. Elles sont situées dans la Kunene et l’Erongo, au Sud et à l’Ouest du parc national d’Etosha, à la lisière du parc national de Khaudom et autour de Grootfontein, à l’Ouest du Kavango.

Un autre des thèmes les plus fréquents est le caractère irresponsable de ces ventes au vu des polémiques autour des chiffres officiels qui masqueraient un déclin de la population d’éléphants en Namibie. Or, il n’existe aucune preuve formelle d’une baisse des effectifs. Leur stabilité ou leur augmentation légère sont plus probables même si, ce qui n’aide pas, le gouvernement n’a publié récemment aucun résultat d’études. Dans tous les cas, la vente de 170 éléphants n’affectera pas une population que des estimations fiables chiffraient à plus de 15 000 individus il y a dix ans.

Il faut citer, enfin, l’argument de la manipulation et de la corruption du gouvernement. Il a été suggéré que les appels d’offres pourraient constituer une tentative de conserver les voix des électeurs ruraux car « ils n’aiment pas les éléphants ». D’autres affirment l’existence de pots-de-vin pour nettoyer des terrains destinés à de puissants groupes agricoles d’élevage ou à des compagnies pétrolières et gazières. Là encore cependant, aucune preuve formelle de cette pratique illégale n’a pu être mise en lumière.

Les véritables questions

Malheureusement, ressasser les arguments sans fondement ci-dessus fait perdre leur crédibilité aux médias internationaux qui couvrent la situation, affaiblit les commentaires légitimes faits par des groupes d’observateurs inquiets et donne au gouvernement la marge nécessaire pour rejeter en bloc lesdits arguments, mais ne répond pas aux véritables questions que pose la vente aux enchères.

Le premier point est que le gouvernement a justifié les ventes comme un moyen d’apaiser le conflit entre hommes et éléphants qui empoisonne la vie des communautés rurales. En effet, dans les régions où les éléphants se déplacent librement et sont susceptibles d’empiéter sur les intérêts agricoles des hommes, les conflits pour l’utilisation du terrain sont probables. Ces « conflits » ont lieu dans toute l’Afrique depuis des dizaines d’années : l’avancée humaine dans l’habitat des éléphants a grignoté peu à peu leur aire de répartition naturelle et historique. La question qui se pose est de savoir si retirer quelques éléphants dans une poignée de zones agricoles et commerciales contribuera véritablement à apaiser le conflit. Pas vraiment. La recherche et l’essai de méthodes favorisant la coexistence des éléphants et des hommes dans des territoires partagés suivent discrètement leur cours dans de nombreuses régions du continent, dont la Namibie et les pays voisins. Ils ont déjà produit plusieurs approches positives qui permettent à la fois de préserver l’espace vital des éléphants et de promouvoir un développement agricole compatible avec leur conservation. Le gouvernement n’a plus aucune excuse pour simplement se débarrasser de quelques « éléphants problématiques » en s’imaginant que cette mesure temporaire apportera une solution satisfaisante pour les éléphants ou pour les hommes.

Plus important encore, le gouvernement namibien a annoncé que certains des 170 éléphants seront vendus à l’étranger. Il n’a cependant pas précisé s’ils rejoindraient d’autres pays de l’aire de répartition de l’espèce en Afrique ou des pays hors de leur aire de répartition naturelle. La première pratique est courante dans toute l’Afrique dans le cadre de programmes de réintégration, de translocation et de repeuplement des parcs et habitats protégés. La seconde, si elle est avérée, risque de transgresser la lettre, et plus significativement l’esprit, de la décision prise par la CITES à la CoP18. Là aussi cependant, tant qu’aucune information n’est encore disponible sur les éventuels projets de vente d’éléphants en-dehors de leur aire de répartition naturelle, l’on ne peut que suivre attentivement la situation.   

Pour finir, il est dans l’intérêt de la Namibie et de la communauté internationale que les médias gardent fermement leur mire fixée sur le gouvernement namibien et ses véritables intentions en vendant ces éléphants. Cela étant, tant que l’on ignore les raisons précises de leur vente et leur destination, nous devrions nous retenir d’appuyer sur la détente du fusil.

Adam Cruise est un journaliste d’investigation spécialiste des animaux sauvages, titulaire d’un doctorat en éthique environnementale et animale de l’université de Stellenbosch, en Afrique du Sud.

Keith Lindsay est biologiste de la conservation et consultant en environnement et possède une expérience de plus de 40 ans en Afrique et en Asie.

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