Les pratiques ancestrales de protection des éléphants au Mali

Par Colonel Major à la retraite Bourama NIAGATE

En Afrique, et tout particulièrement au Mali, les éléphants ont toujours revêtu une importance culturelle et traditionnelle fondamentale. La protection de ce majestueux pachyderme ne date donc pas d’hier : cela fait des générations que la population malienne prend des mesures pour assurer la pérennité de l’espèce. Les défis de notre époque – dont la recrudescence du braconnage et la perte d’habitat – rendent ce travail de plus en plus difficile, mais l’amour des maliens et des maliennes pour les éléphants d’Afrique ne faiblit pas.

Parfois, nous croyons que tout vient à peine d’être inventé – que tout est nouveau. Il en va ainsi des efforts de protection de la faune et de la flore. Certes, notre époque apporte des défis parfois nouveaux, parfois exacerbés. Pourtant, en Afrique, la conservation de la nature en général a de tous temps été assurée par le biais de pratiques et savoirs traditionnels, transmis de génération en génération.

Règles traditionnelles de protection de la nature

Ainsi, dans la plupart des sociétés traditionnelles africaines, et maliennes tout particulièrement, les croyances et pratiques ancestrales jouent depuis toujours un rôle important dans la conservation et la gestion durable des ressources naturelles, dont la faune. Souvent, à l’instar d’ailleurs de la plupart des pays du monde, les efforts de protection dérivent d’une volonté de pouvoir continuer à exploiter certaines espèces. En effet, pour les communautés rurales, la faune constitue une source de protéines fondamentale, et seule la conservation de cette faune permet la survie de l’espèce humaine.

Dans beaucoup de communautés, l’exploitation et l’utilisation des espèces ont donc toujours dû respecter des règles et coutumes traditionnelles strictes – le but de ces usages est précisément de conserver un nombre suffisant d’individus de chaque espèce. Par exemple, certaines espèces sont interdites à la chasse durant certaines périodes, certaines sont vénérées comme des déités, et la chasse n’est réservée qu’à certains membres initiés de la communauté. Souvent, toute personne étrangère doit obtenir l’autorisation des patriarches de la communauté avant de pouvoir accéder à certains sites ou prélever des ressources naturelles.

Le non-respect de ces prescriptions traditionnelle – justement nommé « braconnage » car il s’agit, en substance, de chasse, de pêche ou de récoltes illicites – entraîne généralement des punitions. Ces actes sont considérés comme une grave désobéissance – une insulte envers les gardiens de la société (les « génies », soit les maîtres des forêts et des eaux). Les sanctions varient entre un travail en faveur de la communauté ou le paiement « d’amendes » en nature (achat de bétail pour la communauté par exemple).

Sociétés traditionnelles de chasseurs

Au Mali, il existe une importante mythologie liée à la nature, de la faune sauvage, qui joue un rôle fondamental dans la protection des ressources naturelles. En outre, les chasseurs traditionnels constituent une confrérie qui obéit à des règles déontologiques strictes qui servent de moyen de conservation des animaux.

Tel est tout particulièrement le cas dans les communautés Bambara de Bélédougou (Kolokani), Peulh de Wassoulou (Yanfolila), Niénendougou (Bougouni), Fouladougou (Kita), Kaarta (Diéma) et Maninka (Kangaba et Bafing). Ces sociétés hiérarchisées de chasseurs sont soumises à des règles strictes de solidarité et de discipline. Les chasseurs sont même apparentés à des déités, et leurs dénomination « Donso » signifie littéralement la connaissance (« Don ») et la famille (« So »). Être Donso, c’est donc disposer d’un savoir surnaturel, avoir accédé à la vie spirituelle des animaux sauvages et de la nature.

Dans ces communautés, les chasseurs obéissent à la hiérarchie suivante :

  • Le « Donso-Kuntigui » ou chef des chasseurs est la personne la plus âgée et la plus influente de par son autorité.
  • Le « Donsoba » est une personnalité de caractère modeste, le maître qui se distingue de l’élève par le nombre et les variétés de gibier abattus et par la somme des expériences personnelles acquises dans plusieurs domaines, notamment la magie, l’astrologie, la tradithérapeutique. Il détient des secrets jamais contestés par la société.
  • Le « Donso dewn » est l’élève discipliné qui suit le maître dans tous ses déplacements dans la nature.

Les apprentis-chasseurs doivent suivre un rite d’initiation. Chaque élève est confié à un maître, qui lui enseigne les manières de se comporter en société, et tout particulièrement vis-à-vis du monde article. Le jour de l’initiation (« Dankun Son »), il est souvent procédé à un sacrifice rituel (d’un animal ou d’une plante, tels que le cola rouge, le coq rouge ou de la farine de mil). Dans le cadre de ces cérémonies, généralement en fin de saison sèche et en début de saison des pluies, les participants implorent les grâces du Seigneur et les pardons des dieux de la nature – les chasseurs entretiennent ainsi un lien fort avec les éléments naturels et le respect des ressources qu’ils utilisent.

Protection traditionnelle des éléphants

En Afrique, l’éléphant est une espèce emblématique qui revêt une importance capitale dans les traditions et dans l’esprit collectif. Au Mali, sa protection est non seulement ancrée dans les traditions ancestrales, mais également dans la religion majoritaire du pays, l’Islam. Ainsi, le pachyderme est expressément cité dans le Coran (Sourate 105, Al-Fil). 

Traditionnellement, la faune occupe une place privilégiée dans la vie socio-culturelle des communautés rurales, prenant souvent la forme de « tabous » ou « totems ». Certains animaux, les « tabous » sont soustraits à toute forme de chasse. Dans certains villages maliens, les communautés ont l’obligation de protéger certains animaux sauvages pour diverses raisons (parce qu’un individu de l’espèce aurait sauvé un ancêtre contre une catastrophe naturelle par exemple, ou le village de la famine, ou d’attaques d’ennemis).

En général, la confrérie des chasseurs accorde une place prépondérante à l’éléphant, animaux par essence considéré comme mystique et donc culturellement protégé. L’abattage des éléphants est réservé aux seuls grands chefs et maîtres chasseurs (« Donso Kuntigui » ou « Donsoba »).

Certaines ethnies, qui considèrent l’éléphant comme leur « totem » ou craignent les représailles des éléphants en raison de leurs pouvoirs ou de leur protection par les génies de la brousse, prohibent même complètement la chasse de cet animal. Tel est le cas des familles « SAMAKE » (patronyme qui signifie littéralement « éléphant mâle »), TOURE (« éléphant » chez les Sarakolé, un nom de famille très répandu en Afrique de l’Ouest en général, d’ailleurs).

L’éléphant, à l’instar d’autres espèces symboliques, est donc protégé par les croyances et pratiques traditionnelles au Mali. Le caractère mystique de cet animal, couplé avec une volonté ancestrale de préserver les ressources naturelles pour pouvoir continuer à les utiliser de manière durable sur le long terme, accorde à l’éléphant un statut particulier dans les communautés maliennes.

Cette volonté ancestrale de protéger l’éléphant d’Afrique au Mali est désormais codifiée dans la législation formelle du pays : l’éléphant est ainsi considéré comme une espèce intégralement protégée, et sa chasse est donc en principe interdite.

Colonel Major à la retraite Bourama NIAGATE: Ambassadeur de la Coalition pour l’Eléphant d’Afrique