Eléphants du désert : la Namibie signe leur arrêt de mort

Par Adam Cruise, Anna Zangger et Keith Lindsay – Fondation Franz Weber

Windhoek a l’intention de capturer et de vendre 57 éléphants sauvages, dont une quarantaine est destinée à l’exportation. Aux dernières nouvelles, les captures ont déjà commencé, principalement dans la région de Kunene, au Nord-Ouest du pays, qui abrite une population unique et isolée d’éléphants, spécialement adaptée au désert. Vingt des éléphants déjà capturés seront prochainement envoyés aux Emirats arabes unis. Hélas, cela pourrait bien sonner le glas de ces animaux, déjà fragilisés par leur isolement et par des années de sécheresse.

Le 11 août dernier, le ministère namibien de l’Environnement, des Forêts et du Tourisme (MEFT) confirmait la vente de 57 éléphants provenant de deux zones d’élevage commercial de la région de Kunene, qui abrite une population isolée et unique d’éléphants adaptés au désert. Dans sa déclaration, le MEFT indiquait avoir trouvé trois acheteurs, et que 42 des 57 éléphants à capturer seraient exportés en dehors du pays. Cela est désormais officiel, puisque la Namibie a confirmé l’envoi d’une vingtaine d’éléphants déjà capturés vers les Émirats arabes unis.

Les éléphants du désert au bord de l’extinction

Selon les informations de la FFW, qui a mené une enquête détaillée sur le terrain, les captures ont été, pour l’heure, opérées dans la région de Kunene. Or, le simple fait de prélever une poignée de ces éléphants pourrait menacer leur survie.

Plusieurs facteurs affaiblissent déjà cette population. Selon un recensement effectué par voie aérienne en 2016, il ne resterait plus que 334 éléphants dans la zone centrale de la région de Kunene et dans les lits des rivières. Fait encore plus préoccupant, le nombre d’éléphants mâles (en âge de se reproduire) est extrêmement faible : seuls 22 des 334 éléphants comptabilisés sont des mâles. Nos observations de terrain en mai 2021 confirment cette inquiétante réalité : les éléphants sont presque introuvables. Les agriculteurs, le personnel des « lodges » privées et les autres parties prenantes de la région que nous avons interrogé confirment. Un gérant de lodge ira même jusqu’à déclarer qu’aucun éléphant n’a été aperçu depuis deux ans…

L’organisation Elephant-Human Relations Aid (EHRA), qui effectue des patrouilles à pied dans la région de la rivière Ugab, qui fait partie de la zone des captures prévues par la Namibie, confirme ce triste constat. Dans son rapport annuel de 2020, l’EHRA note que la population d’éléphants compte extrêmement peu de femelles et de mâles adultes. En outre, le taux de mortalité des éléphanteaux est de 100%, certainement en raison des graves sécheresses qui ont sévi dans la région.

Les conclusions de ces observations et de ces enquêtes de terrain sont alarmistes : les éléphants sont si peu nombreux que c’est tout simplement la population entière de la région de Kunene qui risque de disparaître si les prélèvements viennent à aboutir. En d’autres termes : si les éléphants sont capturés et vendus, la population d’éléphants du désert ne s’en remettra pas.

En effet, cette population est pratiquement unique : seule une autre petite population s’est également adaptée aux conditions désertiques, à Gourma, au Mali. Si elle disparaissait, cela serait une perte immense.

Cruauté

Les éléphants de toutes les régions d’Afrique ont un trait commun : ils sont toujours en mouvement à la recherche de ressources essentielles. Cela est particulièrement vrai des éléphants du désert du Mali et du nord-ouest de la Namibie, qui se sont adaptés pour pouvoir parcourir de grandes distances à la recherche de nourriture et d’eau. Ils sont également extrêmement méfiants envers les hommes, en raison de la présence humaine accrue ces dernières décennies et des conflits récurrents qui se soldent généralement par la mort des éléphants. Ainsi, extraire ces éléphants uniques de leur milieu naturel pour les enfermer dans des zoos à l’étranger est particulièrement cruel. Cela revient à nier leurs caractéristiques biologiques fondamentales.

Des études de radiopistage ont montré que les éléphants de Kunene parcourent plus de 10 000 km2, en effectuant régulièrement des marches de plusieurs centaines de kilomètres pendant les périodes de pluie, au cours desquelles ils recherchent du fourrage. Leur évolution les a ainsi dotés de pattes plus longues et de corps plus minces que leurs homologues des régions de savane plus humides, ce qui leur permet de se déplacer plus efficacement sur de grandes distances – dans les montagnes, les lits de rivière, les arbustes arides et les déserts. Au fil des générations, à force de chercher des sources saisonnières de nourriture et d’eau, cette population d’éléphants a développé des capacités de cognition et de mémoire spatiale étonnantes, transmises par les adultes les plus âgés aux plus jeunes.

Par conséquent, confiner ces créatures naturellement mobiles dans de minuscules enclos de quelques centaines de mètres carrés sera une source immense de frustration pour eux, car toutes les fibres de leur corps sont programmées pour se déplacer en permanence. Conséquence de cette frustration, il est largement démontré que les éléphants de zoos – ce, dans le monde entier -, passent leurs journées à se balancer. Appelé « stéréotypie », ce comportement traduit une souffrance, un stress traumatique profond et une profonde détresse psychologique. Il s’agit d’un mécanisme d’adaptation qui tente de soulager la frustration intense accumulée lorsque les comportements normaux de mouvement et de recherche de nourriture sont supprimés. La proximité quotidienne des visiteurs humains, qu’ils évitent dans leur environnement naturel, ajoute au stress immense de ces éléphants captifs. Les troubles de santé physique sont également nombreux pour les individus en captivité : lorsque les éléphants ne peuvent pas bouger leurs membres et donc transférer leur poids d’un côté à l’autre, ils développent des dysfonctionnements chroniques, notamment au niveau des pieds, des articulations, des muscles et du système cardiovasculaire.

Ces pathologies mentales et physiques se retrouvent chez tous les éléphants prélevés dans la nature, ce, quelque soit leur région d’origine, mais elles sont encore plus extrêmes pour les éléphants du désert, car ils sont profondément adaptés à leur milieu et ont donc un besoin accru de mouvement – loin des humains.

En résumé, condamner les éléphants du désert à une vie en captivité dans des zoos est indéniablement cruel et, par conséquent, profondément immoral.

Seule solution : renoncer aux exportations

En définitive, toute exportation d’éléphants sauvages vivants hors de leur aire de répartition naturelle en Afrique et, dans le cas des éléphants de Namibie adaptés au désert, hors de leur environnement désertique, pourrait avoir des conséquences immédiates et permanentes. Cela vaut aussi bien pour la santé mentale et physique de ceux sont exportés, que pour la survie de l’ensemble de la population de ceux qui restent.

La FFW a déjà interpellé le Secrétariat de la CITES, la Namibie, la Suisse et l’UE pour que la Namibie et les acheteurs renoncent à leurs plans. Pour l’instant, ces tentatives sont restées sans réponse…La fondation a donc décidé d’en appeler au bon sens des acheteurs, qui seront certainement pointés du doigt par la communauté internationale une fois les importations opérées. Fin octobre, la FFW s’est donc adressée aux Emirats arabes unis pour, preuve à l’appui, exposer les dangers que représentent les extractions d’éléphants de la région de Kunene. Jusqu’à présent, ils n’ont pas voulu entendre raison, mais la Fondation ne désespère pas. Nous continuons de surveiller la situation sur place, et nous suivons de près les potentielles méthodes de transport qui seront utilisées.

Encadré – Violation des règles internationales

En vertu des règles de la Convention sur le commerce des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES), les éléphants de Namibie ne peuvent être exportés que vers des « lieux de conservation in situ », c’est à dire dans l’aire de répartition de l’espèce. Si les éléphants capturés sont réellement destinés à être importés par les Emirats arabes unis, comme le veut la rumeur, il s’agirait d’une violation du traité. La Namibie n’en est pas à son coup d’essai : Windhoek a déjà procédé à de telles exportations par le passé, notamment vers Cuba et le Mexique, en faisant un usage abusif d’une disposition de la CITES dont le but était initialement de restreindre le commerce de l’ivoire au maximum. Le Comité permanent de la CITES, qui devrait se réunir début 2022, devra se pencher sur l’interprétation que fait la Namibie de la Convention pour justifier ses exportations, en principe interdites. La FFW sera présente, en tant qu’ONG observatrice officielle de la CITES depuis 1989.