Chasse au trophée des éléphants : une nouvelle étude met en évidence les tensions inhérentes entre la commercialisation des espèces sauvages et les efforts de conservation communautaire en Namibie

Par Dr Adam Cruise

La commercialisation des éléphants, sous le prétexte de « consommation durable », pourrait brider plutôt qu’aider les communautés rurales dans les réserves communautaires de Namibie.

Une nouvelle étude vient d’explorer le caractère équitable des avantages financiers apportés aux communautés rurales défavorisées par le programme de gestion communautaire des ressources naturelles (CBNRM, Community-Based Natural Resource Management) de Namibie.

Certains éléphants (Loxodonta africana) dans les réserves de conservation communautaires peuvent être utilisés pour la chasse au trophée, dans le but de générer des revenus et d’atténuer le coût économique des ravages de cultures par les éléphants, via des versements compensatoires à destination des fermiers locaux. Cependant, une étude qualitative menée par Lee Hewitson et Sian Sullivan, et publiée dans le Journal of Political Ecology, démontre que ces processus sont susceptibles de renforcer les inégalités existantes, et que les compensations financières issues de la chasse aux éléphants sont souvent insuffisantes pour équilibrer la perte de production dues aux activités des éléphants, comme le ravage de cultures.

Des éléphants dotés d’une valeur économique

Le marché de la chasse au gros gibier, comme les éléphants, s’avère très lucratif en Namibie. Dans la réserve de conservation de Kwandu (Kwandu Conservancy), dans la région du Zambezi, au nord-est de la Namibie (où a été menée l’étude en question, reposant sur des données factuelles), quiconque souhaite se lancer dans la chasse au trophée d’un éléphant doit payer jusqu’à 50 000 US$. Comme l’affirme le trésorier de la réserve : « l’animal le plus précieux est l’éléphant, parce qu’il rapporte beaucoup à la réserve ». Le programme est globalement tenu pour un grand succès, et la chasse au trophée d’éléphants dans des réserves comme celle de Kwandu sont considérées comme l’une des façons de compléter les revenus des communautés vivant de l’agriculture de subsistance au sein de la réserve.

« La chasse au trophée est souvent qualifiée de “mal nécessaire” temporaire, indispensable à la visibilité de la valeur économique de la nature, laquelle permettrait la conservation des habitats et des espèces sauvages », déclare l’un des coauteurs, Lee Hewitson. « On nous dit que c’est le mieux que l’on puisse faire dans les limites de la réalité économique actuelle. La nature doit être profitable, et les parties prenantes, à tous les niveaux (qu’il s’agisse des communautés locales ou des entreprises de safari internationales) doivent constater des retours positifs sur leurs investissements, pour que des espèces comme les éléphants puissent se perpétuer. »

Peu après l’indépendance en 1990, le gouvernement namibien a accordé certains droits à l’utilisation légale et réglementée des espèces sauvages aux communautés rurales, qui ont à cet effet mis sur pied des unités de gestion appelées des « réserves de conservation ». Ces droits comprennent l’utilisation consommatrice et la gestion durable des espèces sauvages, afin de permettre aux membres des communautés de tirer profit du fait de vivre aux côtés de populations fauniques comme les éléphants, et d’en atténuer ou « compenser » les coûts, ces animaux ayant tendance à ravager les cultures des habitants des réserves. L’intention originelle était double, d’une part la conservation des espèces sauvages et d’autre part la rectification des inégalités de statut affectant les communautés rurales pauvres et marginalisées de Namibie, étant donné qu’à l’indépendance les fermiers colons blancs pouvaient déjà tirer profit des espèces sauvages présentes sur leurs terres détenues en pleine propriété.

Il existe désormais 86 réserves de conservation communautaires qui couvrent un peu plus de 20% de la surface de la Namibie et où vivent 223 000 personnes. Les donateurs internationaux, dont USAID, la Banque mondiale et WWF, ont contribué au maintien et au développement du programme à hauteur de millions de dollars américains. Ce programme est aujourd’hui essentiel à la tenue des objectifs nationaux de conservation et de développement, et il est généralement admis qu’il a participé à l’important rétablissement des populations d’espèces sauvages.

La Namibie est donc déterminée à mettre à profit ses espèces sauvages par le biais de l’entreprise privée, tant pour l’écotourisme que pour l’utilisation consommatrice, celle-ci incluant la chasse au trophée. Pour contourner le rejet international des pratiques de chasse sportive qui valorisent l’accumulation de trophées exotiques par des chasseurs étrangers, le gouvernement namibien a rebaptisé la « chasse au trophée » en « chasse de conservation ».

Le comptage des éléphants et la détermination des quotas de chasse

Dans la réserve de conservation de Kwandu, les éléphants dévorent régulièrement les moissons cultivées par les agriculteurs de subsistance, qui ont par ailleurs peu d’autres moyens de gagner leur vie. C’est souvent cette réserve, avec près d’une centaine d’incidents de ce type chaque année, qui est la première victime des conflits entre l’homme et l’éléphant dans le pays. Le programme du CBNRM consiste à identifier les éléphants « en surnombre », qui peuvent alors faire l’objet de chasse au trophée par des clients internationaux (surtout venus des États-Unis), afin d’atténuer les conflits et de compenser les pertes financières dues aux cultures détruites.

Le gouvernement namibien affirme que le nombre d’éléphants dans la région du Zambezi a augmenté continuellement au cours de la décennie passée. Cet argument tend à valider le concept de l’utilisation consommatrice des éléphants par la chasse au trophée. Pour démontrer la réalité du nombre de ces éléphants « en surnombre », les gardes-chasse doivent se livrer à des patrouilles à pied quotidiennes pour compter les éléphants dans les réserves de conservation et enregistrer les incidents de ravages de cultures dans des « registres d’évènements » et des formulaires de réclamation. Cette information est alors rassemblée avec l’aide d’ONG et d’autres parties prenantes au programme CBNRM, et en coopération avec le gouvernement, sert à établir des quotas de chasse qui seront vendus aux entreprises de safari de chasse.

La CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction) a salué le fait que la Namibie maintienne le « plus grand système au monde de suivi par comptage depuis les routes (transects routiers) ». Le gouvernement namibien a calculé que 0,5 % de la population totale d’éléphants d’une zone donnée (en général des mâles de plus de 30 ans) peut être allouée à la chasse au trophée, sans que cela n’ait un impact négatif sur la population globale. En conséquence, la Namibie a approuvé chaque année depuis 2012 un quota national de 90 éléphants de trophée. Ce quota est ensuite partagé entre les concessions de chasse du pays. 

Le plan de gestion des espèces sauvages de Kwandu prévoit de conserver sa population de 250 éléphants « résidents » à son niveau actuel. La réserve reçoit en général un quota de prélèvement de cinq éléphants par an, puis lance un appel d’offres auprès des entreprises de safari de chasse qui soumettent leurs propositions à la réserve. Les chiffres récents indiquent que l’entreprise qui détient à l’heure actuelle les droits de chasse dans la concession de Kwandu paye à la réserve 12 376 US$ pour chaque éléphant de trophée abattu dont les défenses pèsent au moins 18,1 kg, ou 8 415 US$ si ce n’est pas le cas. Les clients étrangers qui désirent chasser un éléphant de trophée à Kwandu payent à l’entreprise une redevance de 24 000 US$ pour le trophée lui-même, et un minimum de 25 900 US$ de frais pour 14 jours passés sur la piste de l’éléphant. Ces frais sont essentiellement destinés à couvrir les charges d’exploitation de l’entreprise, dont l’entretien des hébergements et les salaires des personnels. La redevance est, elle, partagée avec la réserve. Il apparaît donc que Kwandu reçoit légèrement plus de 50 % de la redevance payée par le client à l’entreprise de chasse.

Un cycle d’appauvrissement perpétuel

Cependant, comme le révèle l’étude, les fermiers eux-mêmes ne reçoivent, pour « compenser » leurs pertes causées par les éléphants, qu’une partie relativement minime de la somme payée pour les éléphants chassés. L’essentiel de l’argent va à la réserve pour ses propres frais de fonctionnement, y compris le paiement des rangers et du personnel dont le travail consiste à compter les éléphants et répertorier leurs populations, c’est-à-dire à faciliter la marchandisation de ces animaux et les opérations des entreprises de chasses commerciales qui y ont accès. Si, après ces dépenses, la réserve peut encore se permettre de payer ses fermiers pour leurs pertes de culture, cet argent est systématiquement utilisé pour planter d’autres cultures, qui attireront les éléphants ; lesquels pourront alors être comptés, traités comme des marchandises (on leur attribue un prix de marché), et peut-être tués. Et le cercle vicieux reprend.

La compensation pour les dégâts aux cultures ne représente qu’une petite portion du revenu que ces cultures généreraient. Beaucoup d’agriculteurs, après la perte de leurs cultures, doivent se livrer à du travail à la tâche pour pouvoir nourrir leurs familles ; un habitant d’une réserve décrit la vie aux côtés des éléphants comme être « enfermé en prison ». L’étude a constaté que « ces coûts économiques et psychologiques et ces coûts d’opportunité cachés sont généralement subis par les membres les plus vulnérables de la société, comme les foyers dirigés par des femmes, et ne peuvent souvent pas être compensés. » Dans une large mesure, les ménages qui souffrent le plus, psychologiquement et économiquement, du fait de vivre aux côtés des éléphants, ne bénéficient pas forcément de façon appréciable des possibilités économiques offertes par le CBNRM.

Et pourtant, les « rencontres indésirables, comme les ravages de cultures, sont gérés et présentés par les praticiens du CBNRM comme de simples problèmes pouvant être surmontés par la commercialisation accrue des « ressources naturelles » de la réserve. De même, les questions de valeurs sont dépolitisées et présentées comme de simples questions techniques, et les ménages encouragés à « adhérer » à l’idée des revenus générés par la chasse aux éléphants. Sian Sullivan, coauteur de l’étude, relève que les « habitants de la réserve sont poussés à toujours accroître leur dépendance à des revenus liés à des marchés internationaux spécifiques, auxquels s’adressent tant “l’utilisation durable” des éléphants (et d’autres espèces) que leur valeur de marché. Ces circonstances font que la chasse au trophée des éléphants, en tant que méthode de conservation par l’utilisation durable, exige dans un certain sens le maintien des inégalités, ce qui, en définitive, pourrait menacer la durabilité de la conservation. »

L’étude montre que les relations de pouvoir inégales entre les élites (inter)nationales et les résidents sont indispensables à la production, au sein des réserves, de trophées d’éléphants en tant que marchandises, et il est donc peut-être peu surprenant que ces approches basées sur le marché aient eu du mal à résoudre les inégalités sous-jacentes. Comme les auteurs le soulignent, la chasse au trophée renforce « les relations sociales inégales, par lesquelles les agriculteurs de subsistance doivent subir les coûts afin que des investisseurs puissent continuer à exploiter leur travail et à tirer de la valeur économique des éléphants-marchandises. » Il peut apparaître, en fin de compte, que les zones de conservation communautaires soient positionnées comme, en quelque sorte, des « intermédiaires » sous-payés dans une transaction financière entre le gouvernement et les entreprises de chasse au trophée, qui reposerait sur le maintien dans la pauvreté des petits exploitants dont les champs attirent les éléphants, à leur tour valorisés en tant que trophées.

Des avantages écologiques de la marchandisation des éléphants ?

La marchandisation des éléphants ne tient probablement pas compte non plus de leur biologie, de leur comportement grégaire et du rôle qu’ils jouent dans l’écologie globale du paysage. Une autre étude récente publiée dans Nature, par exemple montre que les vieux mâles, qui sont ceux le plus souvent chassés comme trophées, sont vitaux pour la cohésion et l’équilibre des troupeaux d’éléphants. Il était généralement supposé que ces vieux mâles étaient de peu d’utilité pour la survie globale des populations, mais les chercheurs affirment que les mâles adolescents, en fréquentant ces mâles plus âgés, bénéficieraient de décennies d’expérience accumulée par ceux-ci, en termes d’utilisation efficace de l’environnement couplée à la gestion des risques potentiels, tels que les conflits avec les humains.

La sélection des éléphants pour les chasseurs de trophée étant limitée aux vieux mâles, elle ne concerne donc pas les mâles plus jeunes et les femelles qui dévorent pourtant aussi les cultures. En conséquence, la CBNRM n’atténue que très peu les comportements destructeurs des éléphants, dans le sens où tous les éléphants sont attirés par les cultures, et qu’un quota de cinq animaux tués n’a donc qu’un impact limité. Ceci renforce et favorise la perpétuation du cycle destruction des cultures par les éléphants / remplacement de ces cultures par les communautés rurales, lesquelles deviennent de ce fait de plus en plus dépendantes des maigres revenus de la chasse au trophée.

Vers un avenir plus équitable

Il est clair que la commercialisation des éléphants pour la chasse au trophée est une pratique controversée. Les arguments économiques et écologiques en faveur de la chasse au trophée elle-même une fois écartés, il faut admettre que le processus de commercialisation des éléphants dans cet objectif exploite les inégalités existantes entre les « parties prenantes » du CBNRM, voire les exacerbe très vraisemblablement.

« Notre étude met en lumière le caractère contingent et conflictuel des politiques de conservation de terrain basées sur le marché, déclare Hewitson. Ces configurations néolibérales et le système de valeurs qui leur est inhérent constituent certes la réalité actuelle, perçue comme immuable ; mais si nous acceptons la marchandisation et l’abattage comme les seules options possibles, nous rendons un bien mauvais service à ces (non)humains dont le travail et les écologies sont marginalisés et non payés pour que des éléphants de “trophée” puissent être valorisés, surtout au profit des investisseurs. » Hewitson pose que nous devons travailler de concert pour trouver des solutions de rechange qui n’exigeraient pas l’aliénation de (non)humains – qu’il s’agisse des agriculteurs de subsistance défavorisés ou des éléphants de « trophée » en surnombre – bien que « cela demande, de la part des pratiquants de la conservation et des responsables politiques, la volonté d’être plus critiques envers les relations de valeur inhérentes au capitalisme. »

« Nous espérons, dit Sullivan, que notre article puisse participer à une discussion plus nuancée sur les difficultés de la conservation et leurs implications. »

Notes

La recherche de terrain pour cette étude a été menée avec l’autorisation du Ministre de l’Environnement et du tourisme alors en place et de chacun des six indunas (chefs) de la réserve de conservation de Kwandu. Elle s’est tenue avant la pandémie de COVID-19 qui, comme ailleurs, a eu des conséquences considérables sur le tourisme et sur les possibilités de chasse au trophée en Namibie. Pour une étude sur les conséquences initiales des restrictions, dont celles aux déplacements, sur les zones de conservation communales en Namibie, voir Lendelvo, S., Mechtilde, P. & Sullivan, S., A perfect storm? COVID-19 and community-based conservation in Namibia, Namibian Journal of Environment, 2020,4(B), p. 1-15 (article dont il a été également rendu compte sur le blog Conservation Namibia, ici).

Adam Cruise est un journaliste d’investigation spécialiste des animaux sauvages, titulaire d’un doctorat en éthique environnementale et animale de l’université de Stellenbosch, en Afrique du Sud.

Ce travail fait l’objet d’une licence Creative Commons 4.0 Attribution sans dérivés Creative Commons Attribution-NoDerivatives 4.0 International License en vertu de laquelle les réutilisateurs peuvent copier et diffuser le matériel dans tout média ou format, uniquement sous une forme non modifiée et uniquement tant que l’auteur bénéficie de l’attribution.