A propos de nous

Le Journal des éléphants d’Afrique a été créé par un groupe de journalistes, de biologistes et d’écologistes qui, après avoir suivi et documenté pendant des années le déclin catastrophique des populations d’éléphants d’Afrique, estiment qu’il est urgent d’établir un espace d’information et de commentaires en anglais et en français, ce afin d’attirer l’attention du monde entier sur la situation des éléphants de savane et de forêt en Afrique. Sous la rubrique « commentaires », différents auteurs soulignent la nécessité de faire connaître les éléphants d’Afrique et les communautés humaines environnantes touchées, sous un angle africain qui fait majoritairement défaut dans les médias occidentaux.

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Notre déclaration de position sur la protection des éléphants d’Afrique

Introduction

Les éléphants d’Afrique sont une espèce iconique, dont l’importance environnementale, socio-économique et culturelle pour les peuples d’Afrique et pour le monde est immense. Leur existence est indispensable au fonctionnement des biomes subsahariens, et ils jouent un rôle clé dans la formation des communautés végétales et la santé globale des écosystèmes et des paysages partagés par les espèces sauvages et les êtres humains depuis des siècles. Les éléphants évoluant dans leur habitat naturel représentent également une attraction majeure pour les centaines de milliers de visiteurs venant en Afrique afin de prendre part à des safaris. Le tourisme – et, de plus en plus, l’écotourisme – est l’un des principaux moyens d’existence pour des millions d’Africains, sur tout le continent.

Cependant, les éléphants d’Afrique et leurs écosystèmes naturels sont confrontés aux menaces existentielles que leur posent les actions anthropogènes (dues à l’homme), y compris la destruction de leur habitat, le changement climatique, le commerce international de l’ivoire, de la peau, d’autres produits prélevés sur les éléphants et de spécimens vivants, la chasse au trophée et éventuellement l’abattage. Depuis 2007, près d’un tiers de la population totale d’éléphants d’Afrique a disparu, et en certains endroits les éléphants ont été entièrement éliminés. En l’absence de mesures d’urgence, les éléphants à l’état sauvage pourraient avoir disparu d’ici deux décennies.

Pour empêcher l’extinction des éléphants d’Afrique, nous :

  • reconnaissons que les éléphants constituent une espèce menacée, dont le nombre décroît rapidement sur tout le continent

Globalement, les populations d’éléphants d’Afrique décroissent. Entre 2007 et 2017, l’Afrique a perdu près d’un tiers du nombre total de ses éléphants. D’après les chiffres les plus récents du Groupe de spécialistes des éléphants d’Afrique de l’UICN, la population continentale totale serait de 415 000 éléphants, pour 600 000 en 2007.

L’intensification du braconnage d’ivoire et de viande d’éléphant, ainsi que la destruction de l’habitat naturel, ont été reconnues comme les causes premières de ce déclin.

En Afrique centrale, le déclin est encore plus prononcé ; les populations d’éléphants de forêt ont diminué de 62 % entre 2002 et 2011, et l’aire de répartition du taxon a perdu 30 % de sa taille.

Près de 90 % des populations d’éléphants de savane ont fait l’objet en 2014-2015 d’un dénombrement dans 18 pays par l’initiative « le Grand recensement des éléphants » (GEC). Les résultats ont estimé le déclin de ces populations à 30 % depuis 2007, avec un taux de déclin annuel s’élevant même à 8 % entre 2010 et 2014.

  • reconnaissons que les éléphants sauvages dans leur habitat naturel sont essentiels aux écosystèmes, ainsi qu’à la santé et à la subsistance humaines.

Les éléphants d’Afrique jouent un rôle clé dans la formation des structures des forêts, des zones boisées et de savanes, en créant une hétérogénéité spatiale et une diversité à l’échelle des paysages, en participant à la dispersion des graines et en facilitant l’accès à l’eau pour de nombreuses autres espèces. La disparition des écosystèmes de représentants aussi importants de la mégafaune pourrait avoir des conséquences négatives profondes et durables sur la structure et la fonction écologiques des habitats. Quand les déplacements naturels des éléphants sont limités par des barrières artificielles, comme des clôtures ou l’exploitation par l’homme des sols, menant à une fermeture des couloirs de dispersion, le rôle de modification de l’habitat (rôle normalement dévolu aux éléphants)risque de se localiser et d’être perçu comme un facteur de destruction des espèces animales ou végétales désirées. Des appels à l’abattage des éléphants peuvent s’ensuivre, afin d’en diminuer le nombre. Cependant, ce sont les hommes, et pas les éléphants, qui sont à l’origine de ces problèmes perçus, et la solution est de garder les couloirs ouverts, pas de tuer les éléphants.

Plus de 70 millions de touristes se sont rendus en Afrique en 2019 selon les chiffres de l’Organisation mondiale du tourisme ; beaucoup d’entre eux sont attirés par les safaris, les excursions motorisées ou par d’autres occasions d’observer des éléphants dans leur habitat naturel. Entre 20 et 30 millions d’Africains vivent, directement ou indirectement, de ce type de tourisme. Les éléphants, qui sont les plus grands des cinq espèces les plus symboliques des paysages africains, sont l’une des attractions principales pour les touristes. Nombre de communautés vivant au sein des espaces naturels protégés sont directement impliquées dans des projets d’écotourisme, de la gestion des lodges de safari aux circuits touristiques dans les villages, en passant par la vente de produits et d’œuvres d’art ou d’artisanat traditionnels. Indirectement, le tourisme alimente plus largement le tissu économique formé par les restaurants, les stations-service, les boutiques, les garages automobiles, la production d’aliments et de boissons, et la fourniture de nombreux autres services.

La coexistence humains-éléphants doit passer par des solutions dépassant l’écotourisme, et reconnaissant que les communautés vivant dans des zones comprenant des habitats naturels d’espèces sauvages dépendent principalement de l’agriculture de subsistance et de l’élevage, et ne disposent que de revenus faibles voire nuls. La protection, pour réussir, doit reposer sur des mesures promouvant une utilisation des terres viable et respectueuse des espèces sauvages, apportant des bénéfices potentiels tant aux habitants qu’à la nature.

La conversion des habitats, qui entraîne la destruction des zones boisées et des forêts, et l’effet déstabilisant du commerce des espèces sauvages (dont les éléphants vivants, la viande, la peau et les défenses d’éléphants), peut amener des humains en contact direct avec des populations d’animaux sauvages, et accroître le risque de propagation de zoonoses, tant chez les humains qu’auprès du bétail.

  • soutenons l’interdiction internationale du commerce de l’ivoire

Le commerce international de l’ivoire a été la cause première du déclin rapide du nombre d’éléphants d’Afrique. Avant qu’une interdiction mondiale des ventes d’ivoire soit mise en vigueur en 1990, leur nombre était tombé, en 1989, à moins de la moitié de ce qu’il était en 1975. On sait aujourd’hui que le commerce légal de l’ivoire stimule la demande et accélère le braconnage des éléphants, et fournit une couverture à un trafic illégal d’ivoire croissant. Immédiatement après l’interdiction, le braconnage a diminué et est resté bas pendant presque vingt ans ; mais les levées partielles de l’interdiction décidées en 1999 et, plus particulièrement, en 2007, ont entraîné des pics notables du braconnage des éléphants. La vente, en 2008, de 108 tonnes d’ivoire d’Afrique australe à la Chine et au Japon est clairement liée au déclin rapide, de près d’un tiers, des populations d’éléphants entre 2007 et 2015. Une étude menée par Hsiang et Sekar a conclu que la vente d’ivoire de 2008 correspondait à une augmentation brutale, de 66 %, du trafic illégal d’ivoire tant en Afrique qu’en Asie, et à une possible accélération par 10 de la tendance constatée. Une augmentation estimée à 71% des quantités d’ivoire exportées d’Afrique en contrebande a également été enregistrée.

  • soutenons une protection complète des éléphants, via leur inscription à l’annexe I de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages (CITES)

Tous les éléphants d’Afrique devraient être inscrits à l’Annexe I, qui interdit le commerce de ces animaux ou de parties de leur corps. Actuellement, les populations d’éléphants de quatre pays (Afrique du Sud, Botswana, Namibie et Zimbabwe) ne sont inscrites qu’à l’Annexe II, qui autorise le commerce à certaines conditions. L’inscription scindée est préjudiciable à la protection complète de l’espèce, en tant qu’elle envoie aux consommateurs potentiels ainsi qu’aux trafiquants un message contradictoire, selon lequel la porte resterait ouverte à une future levée partielle de l’interdiction internationale des ventes légales d’ivoire. L’inscription scindée ne tient pas non plus compte de la nature migratoire de l’espèce en imposant des frontières et restrictions politiques et géographiques.

  • soutenons la fermeture des marchés domestiques légaux au niveau mondial

Des marchés domestiques d’ivoire restent légaux dans de nombreux pays du monde. Le commerce légal soutient la demande des consommateurs pour l’ivoire et, ce faisant, encourage le braconnage des éléphants et le trafic illégal.

  • soutenons le renforcement de la gestion des stocks d’ivoire, de la responsabilisation dans ce domaine, ainsi que des mesures de destruction des stocks

Le stockage de l’ivoire et les reventes des stocks entretiennent, voire accroissent la demande d’ivoire, encouragent le braconnage et permettent l’introduction d’ivoire illégal sur le marché. Des preuves claires démontrent désormais que les ventes de stocks font augmenter le braconnage des éléphants et le trafic illégal de l’ivoire. La destruction des stocks empêche que l’ivoire soit remis dans le circuit commercial et envoie aux consommateurs et à leurs fournisseurs criminels un message clair et définitif.

  • nous opposons aux exportations d’éléphants vivants, en dehors de leur habitat naturel in situ

Les exportations d’éléphants d’Afrique en dehors de leur habitat naturel ne présentent aucun avantage du point de vue de la conservation, et ne génèrent pas suffisamment de fonds, ni pour les projets de conservation ni au bénéfice des communautés locales. Il est bien établi par ailleurs que les modalités de capture, de transport et d’hébergement des éléphants sauvages posent de graves problèmes en ce qui concerne leur bien-être.

  • nous opposons à la chasse au trophée et à l’abattage des éléphants d’Afrique

La chasse au trophée et l’abattage ne génèrent pas de revenus pour la conservation, pas plus qu’ils n’améliorent de façon sensible les conditions d’existence humaines. La chasse au trophée est préjudiciable aux structures génétiques et sociales des populations des espèces qui en sont la cible, de même que le prélèvement sur les écosystèmes naturels de certains de leurs composants clés est dommageable même envers les espèces qui ne font pas l’objet d’une telle chasse, ainsi qu’envers la biodiversité globale. La chasse au trophée exacerbe le problème du déclin des éléphants, en prélevant de façon sélective les mâles reproducteurs les plus grands et les plus fertiles, et en raison d’une surchasse non durable et non régulée. Elle contribue également à perpétuer l’idée néfaste selon laquelle les spécimens d’une espèce sensible présentent une valeur commerciale et exploitable, qui serait plus élevée quand ils meurent qu’au cours de leur vie.

L’abattage, en tant qu’outil de gestion et de conservation, n’atténue pas les effets de la destruction de l’habitat causée par les éléphants dans les zones non clôturées. Le prélèvement létal d’animaux perturbe la régulation naturelle de la population ainsi que les mécanismes de dispersion, et contribue au stress et à l’agitation des survivants. Dans les zones clôturées, des mesures d’atténuation non létales, comme le transfert in situ, peuvent être utilisées en lieu et place de l’abattage. Toutefois, en définitive, la meilleure solution est de maintenir des couloirs ouverts entre les aires de conservation des éléphants, sur les espaces partagés avec les humains, de façon à ce que les processus démographiques naturels puissent s’exercer.

  • nous opposons à l’utilisation d’éléphants vivants à l’état captif dans les zoos, les cirques et pour tout autre mode de divertissement, comme les promenades à dos d’éléphant.

Les éléphants sauvages sont par nature prudents envers les humains, et tout contact avec eux leur est cause de stress. Les techniques de dressage en vue de permettre de telles interactions comportent fréquemment des punitions corporelles, la pose d’entraves ou de longes, et/ou la privation de nourriture. De tels traitements sont dommageables physiquement et mentalement et ne tiennent pas compte des meilleurs intérêts des animaux concernés. Le spectacle d’éléphants se comportant de façon non naturelle ne présente aucune valeur éducative ni de valeur en termes de conservation.